Cuba vu par un architecte français

Extrait de Voyages en Chimérie par A. François Rodier

Même si cela paraît étrange, entre François et Cuba, il y a eu plus qu’une simple histoire d’amour. Bien avant que se développe le tourisme français vers la reine des Antilles, la curiosité, innée chez François, l’incita à explorer, à la fin des années 1980, cette île coupée du reste du monde pendant de nombreuses années.

Architecte amoureux de la beauté de Paris, de l’harmonie de son tracé urbain, de la pureté de l’alignement de ses façades, de sa pierre monochromatique et de l’homogénéité de tout ce qui représente et exhibe la capitale française, embellie à la fin du XIXe siècle par le baron Haussmann, François comprit immédiatement la qualité exceptionnelle de l’architecture de La Havane et la possibilité, malgré son état d’abandon, de lire le temps à travers ses édifices.

D’est en ouest, du centre historique de la Vieille Havane coloniale jusqu’au quartier éclectique du quartier belle époque du Vedado, en passant par la modernité des années 1950 du quartier résidentiel de Miramar, les constructions havanaises apparaissent comme un livre ouvert : une architecture qui émerge, se développe et se personnalise à partir du XVIIIe siècle grâce à l’importance de son port.

Tout cela, François le comprit parfaitement après avoir parcouru le célèbre Malecon, bord de mer de la ville qui ouvre sa façade maritime, offrant à La Havane plusieurs kilomètres d’alliance secrète avec le golfe du Mexique. Une promenade qu’il considère comme l’une de ses réussites et l’un de ses attraits, quelque chose que « peu de villes au monde possèdent, dit-il, tout comme Naples et, sans aucun doute Nice ».

D’abord, il a décidé d’apprendre l’espagnol. Il s’est inscrit alors dans une école de langue du XVIIe arrondissement, dans son quartier, où je donnais des cours en parallèle de mes études d’histoire de l’art. L’intérêt de François pour comprendre le processus de peuplement et développement de l’Occident à partir de la date clé de 1492, et de l’arrivée de trois caravelles de Christophe Colomb au Nouveau Monde, a motivé nos premiers vrais échanges.

Peu à peu, s’installa entre nous une certaine complicité, basée sur les études et l’apprentissage de tout ce qui pouvait concerner l’histoire du continent américain, avec pour point de départ – et d’arrivée ! – La Havane et son port stratégique, lieu par lequel ont transité pendant près de trois siècles les richesses et la main d’œuvre des esclaves, et des immigrants de toute sorte entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.

Lecteur avide, François a dévoré, pendant cette période de sa vie, de nombreux ouvrages abordant le sujet.  La fondation et le tracé des villes espagnoles du Nouveau Monde, le système de la grande propriété terrienne et son importance dans l’économie, le colons français à Saint-Domingue, la révolution noire d’Haïti, le rôle des Anglais dans l’abolition de la traite négrière, les différences entre le baroque nuancé des Grandes Antilles et celui du Mexique ou du Pérou, la prise de La Havane par les Anglais, la menace des pirates et autres corsaires, le trafic de la contrebande mené par des boucaniers et flibustiers, le processus de décolonisation de l’Amérique…, autant de sujets sur lesquels il s’est documenté sans prendre en compte que la plupart des sources bibliographiques n’existaient alors qu’en espagnol.

Ce fut à cette période, entre ses voyages à La Havane avec les membres du Club des Parlementaires amateurs de havanes, en solitaire ou en accompagnant des amis, les hôtes permanents de la Casa 24, à la plage de Santa Maria del Mar, à l’est de la ville, que François a proposé l’idée que nous écrivions lui et moi un Guide des Beaux-Arts de La Havane, réunissant les aspects les plus remarquables de la culture cubaine, à commencer par l’architecture et l’art en général.

Cuba possède pas moins de sept sites classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO. Parmi ceux-ci, cinq concernent des villes ou des éléments architecturaux :  le centre historique de la Vieille Havane, la ville coloniale de Camagüey, Trinidad et sa vallée d’usines à sucre, la ville nécoloniale de Cienfuegos, fondée en 1819 par les Français, ainsi que le complexe d’architecture militaire défensive des chateaux du Morro de La Havane et de Santiago de Cuba. Le sixième site, en rapport avec l’immigration française entre 1792 et 1804, est le domaine des plantations de café au pied des montagnes de la Sierra Maestra, entre Guantanamo et Santiago.

De l’importance de ce patrimoine François était conscient. Nous y consacrâmes de longues heures d’études entre 1996 et 1998. Pour des raisons indépendantes de notre volonté, ce guide n’a jamais été publié mais, concernant Cuba et son histoire, François pouvait désormais sans conteste donner des cours !

Au cœur de ces années Cuba, il faut ajouter, entre volutes de habanos et visites aux musées et monuments de la ville, nombre de rencontres importantes parmi les acteurs essentiels de la culture de l’île : le photographe Alberto Korda, l’historien de la ville Eusebio Leal, le diplomate Raul Roa Kouri, parmi d’autres.

En électron libre, indifférent aux décorations et aux hommages, peu disposé à courtiser ou à se laisser courtiser, François est le genre d’intellectuel qui prend au sérieux la dimension humaine de l’art de de l’histoire, sans délaisser le côté analytique ni perdre de vue le sens pratique des relations du marché. Un ensemble surprenant de sens commun, peu fréquent de nos jours.

Sa formation à l’école des Beaux-Arts et sa passion pour la peinture et le dessin ne l’ont jamais abandonné. D’une certaine manière, il les a toujours gardées en lui. La Havane n’a pas été l’exception et avec la ville de New York elle est devenue son port d’ancrage sur le continent américain.

De cette période allant de 1990 à 2002 datent les dessins, les vues du Morro (à l’illumination duquel il prit part aux côtés de son ami l’entrepreneur français Sergio Ussorio), les calepins et les notes qui accompagnent ce chapitre.

Le trait est libre et, surtout, très ludique. Les personnages de cette aventure singulière passent de ses lectures et ses conversations à son cahier d’esquisses. Le Morro, les fortifications, la baie et le port havanais, les anneaux de cigares, les icônes de la Révolution de 1959 sont autant de sujets qui figurent dans ces pages : un divertissement, une pause entre diverses lectures et les heures de vol le conduisant vers Cuba.

Ce sont ces petits dessins qui expriment le mieux le caractère de François, son inquiétude permanente, le besoin d’exprimer par la création sa propre vie. De ce besoin est né cette brève période cubaine, un bon prétexte pour rendre à la belle île des Caraïbes ces années inoubliables. L’un des chapitres de notre Guide des Beaux-Arts de La Havane s’intitulait « Les Français à Cuba ». Sans le savoir, peut-être inconsciemment, et certainement sans l’avoir cherché, François Rodier fait partie déjà de cette histoire. Son passage à La Havane, sa présence dans l’île, les échanges établis, les relations tissées font désormais partie de ces liens qui ont toujours existé entre la France et Cuba.

William Navarrete

crédits : « Voyages en Chimérie », A. François Rodier Architecte, Ed. Sigre – Techn Arts. 2016